Femmes d’Egypte, Femmes en Egypte (1)

Le Caire, juin 2012

Il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un n’évoque une histoire de harcèlement sexuel dans la rue, qui a ou non mal tourné, mais qui toujours réveille en nous, femmes, Occidentaux amoureux du « monde arabe » (terme discuté plus loin, peut-être), une pulsion de dégoût et de rejet. Celle que j’ai entendue aujourd’hui est . Ce n’est malheureusement pas la pire.

Ceci me pousse donc, au-delà de la colère initiale, à essayer de comprendre les causes de ce mal qui ronge aujourd’hui l’Egypte, qui nous fait entendre et dire les pires préjugés culturels ethno-centristes, du type « c’est dans leur culture », ils sont xénophobes donc agressent les femmes occidentales (mais ceci n’arrive pas qu’aux femmes occidentales, voir ici), etc. On en viendrait presque à penser que la révolution du 25 janvier a eu pour effet de détériorer la condition des femmes en Egypte. Cette impression est-elle justifiée? Il est difficile de le savoir aujourd’hui, les Frères musulmans ont peut-être gagné la présidentielle, mais ils ne pourront (voudront?) pas nécessairement mettre en oeuvre les mesures restrictives qu’on leur prête. Alors que les premiers mois de la révolution ont vu les femmes sortir de chez elle, entrer sur la scène politique, côtoyer les hommes dans les manifestations, aujourd’hui peu de femmes osent encore aller sur la place Tahrir, les rassemblements sont dangereux pour les femmes, et le harcèlement sexuel est en recrudescence.

Quels sont les défis de la révolution concernant les femmes? Tous parlent de la réduction de la pauvreté, de la baisse du chômage, mais n’y a-t-il pas également, quelque chose à faire pour lutter contre le harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes? C’est-à-dire, en fait, quelque chose pour que l’image de la femme soit celle d’une égale, d’un être humain à part entière, et non d’un objet de convoitise sexuelle, ou d’une inférieure servile.

Aujourd’hui, le statut officiel du « deuxième sexe » en Egypte est ambigu, les lois pourraient encore être améliorées, mais elles ont connu des évolutions majeures en faveur des femmes au cours des dernières décennies. Le problème est qu’elles ne sont pas connues ni appliquées.

La constitution de 1971, qui devrait être remplacée par une nouvelle constitution suite à la révolution du 25 janvier, si cette nouvelle constitution voit le jour, affirme l’égalité de tous devant la loi, sans distinction de genre (article 8 : égalité des chances pour tous les citoyens, et article 11 : « L’Etat assure à la femme les moyens de concilier ses devoirs envers la famille avec son travail dans la société, son égalité avec l’homme dans les domaines politique, social, culturel et économique, sans préjudice des dispositions de loi Islamique. »). Cet article 11, tout en garantissant l’égalité homme-femme, fait de la femme la seule responsable de la famille. Enfin, il faut mentionner l’article 2 de la Constitution, qui fait de la charia « la source principale du droit », et menace donc de rendre inconstitutionnelle toute loi qui ne correspondrait pas à l’interprétation acceptée de la charia.

Les droits des femmes en Egypte, civiques, économiques, sociaux, sont définis par le code du statut personnel. Quelques précisions pour commencer. Selon une définition du tribunal de cassation égyptien, datant de 1934, « Le statut personnel est l’ensemble des attributs naturels ou familiaux qui distinguent une personne d’une autre et qui, d’après la loi, ont des effets juridiques dans sa vie sociale, tel quele fait d’être mâle ou femelle; mariée, veuve ou divorcée; père ou fils légitime; capable oufrappée d’incapacité en raison de l’âge, de l’impuissance ou de la folie; d’une capacité absolue ou limitée pour une raison juridique. » Il faut également rappeler que, contrairement au droit romain, où la loi est « ce que le peuple prescrit et établit » (Gaius), le droit musulman s’envisage comme dicté par Dieu. Différentes communautés religieuses peuvent néanmoins coexister, en vertu de certains passages du Coran (par exemple : Ceux qui ont cru, les juifs, les nazaréens et les Sabéens, quiconque a cru en Dieu et au jour dernier et fait une œuvre vertueuse, auront leur salaire auprès de leur Seigneur. Nulle crainte pour eux, et ils ne seront point attristés (2:62)). L’Etat musulman a donc le pouvoir politique mais pas celui de légiférer, chaque communauté a ses tribunaux et ses lois. En 1955, l’abolition des tribunaux religieux met fin à cet état de fait, mais les lois religieuses sont maintenues, qui s’ajoutent désormais aux lois étatiques pour parfaire l’imbroglio juridique égyptien, qui n’est heureusement pas mon sujet. Si cela vous intéresse, allez voir le texte de Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh ici.

Le statut personnel s’inspire largement des principes de l’Islam, et n’a que peu connu la sécularisation du droit égyptien au cours du XXè siècle. Il est donc encore principalement fondé sur la charia. Les réformes du statut personnel se sont heurtées aux conservatismes sociaux et religieux, et se sont donc faites pas à pas.

Après ces rappels juridiques et historiques, venons en au fait. L’égalité est donc, en droit, assurée par la Constitution. Cependant, les droits de la femme, dans le mariage ou le divorce sont restreints et mettent à mal cet idéal.

Le mariage crée un lien d’obéissance entre la femme et son mari. Même si depuis 1967 une circulaire ministérielle interdit à la police de ramener de force une femme au domicile de son mari, et la sanction risquée en cas de départ du domicile conjugal a été réduite à la suspension du droit de la femme à être entretenue par son mari, le principe de l’obligation d’obéissance n’a pas disparu.

La répudiation et la polygamie sont encore en vigueur en Egypte, même si des lois en limitent l’application. Une réforme récente oblige notamment les hommes à informer leur première femme d’un autre mariage, et celle-ci peut demander le divorce si elle parvient à montrer que ce second mariage lui porte préjudice (le préjudice étant laissé à l’appréciation du juge). La répudiation fait l’objet depuis les années 1920 d’une codification visant à décourager le recours à cette issue au mariage, et depuis 1985 elle doit être enregistrée auprès d’un officier d’état civil et l’épouse informée par huissier.

Seuls les hommes ont le droit de divorcer de façon unilatérale, ont l’autorité parentale et transmettent automatiquement leur nationalité. Des réformes importantes ont cependant permis aux femmes de gagner des droits dans ce domaine : droit de demander le divorce, mais par une procédure qui reste beaucoup plus longue et complexe que celle des hommes, la possibilité d’entreprendre des démarches pour transmettre la nationalité aux enfants.

Cependant ces différentes réformes, si elles ont le mérite d’exister manquent d’une application réelle, à la fois en raison de la résistance de la société et du système juridique. Il faut ici rappeler qu’il n’y a aucun juge femme en Egypte, et que les magistrats, à l’interprétation desquels est laissée une grande part du droit, ont une réputation conservatrice dans le domaine du droit de la famille. Les femmes se heurtent de plus à des obstacles sociaux et économiques nombreux pour faire valoir leurs droits dans ce domaine : faire confiance au futur époux dans la rédaction du contrat de mariage (qui peut désormais être personnalisé sur certains points),  ne pas l’insulter lui ou sa famille, préserver sa propre réputation, sont autant de préoccupations pour les femmes, et de frein à l’application réelle des réformes.

Cet article était un premier aperçu du droit égyptien regardant les femmes et la famille, qui ne saurait prétendre à l’exhaustivité. Un article sur les violences, psychologiques, physiques, sexuelles, à l’égard des femmes arrive bientôt, pour continuer cette série sur les femmes en Egypte.

Bibliographie :
  • « Le statut personnel en Egypte : passé, présent et avenir », Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh, Colloque du Centre société, droit et religion en Europe sur: Les statuts personnels en droit comparé, implications pratiques et évolutions récentes, à Strasbourg, 20-21 novembre 2006
  • « Le processus de réforme du droit de la famille et ses limites », Nathalie Bernard-Maugiron, Confluences Méditerranée n°75, 2010,
  • « Personal status laws in Egypt FAQ », Nathalie Bernard-Maugiron, pour le programme « Promotion des droits des femmes » du GTZ
  • « Condition de la femme : comment va la société égyptienne? », Tahani Abdelhakim, Confluences Méditerranée n°75, 2010,
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